Wokisme

C'est quoi le wokisme ?

Vous avez sans doute entendu parler de wokisme ces derniers temps. Dans les médias ou dans les discussions, on entend de plus en plus parler de ce terme. Impossible de passer à côté. Mais au fait, c'est quoi le "wokisme" ? Dans cet article, on va s'intéresser à ce concept et voir ce qu'il signifie en 2022.

Origine et définition du wokisme

Être woke, c'est être éveillé

Le wokisme est un substantif dérivé de woke, l'argot de awake, qui signifie être éveillé en français. Il renvoie également à "wake-up" expression anglaise qui signifie "se réveiller" en français. En résumé, être woke c'est être vigilant, attentif, conscientisé, engagé. Debout pour faire valoir ses revendications.

L'office québécois de la Langue Française a définit le wokisme comme tel " Il prône une sensibilisation accrue à la justice sociale ainsi qu'un engagement actif dans la lutte contre les discriminations et les inégalités".

Ainsi le wokisme qualifie les personnes éveillées aux injustices sociales et en particulier au racisme et au sexisme. On parle aussi de déconstruction.

Selon Anne Chemin, journaliste au Monde, le wokisme "c'est être engagé, attentif à des formes de vie sociale qui ne sautent pas aux yeux. Qui ne sont pas forcément des manifestations directes, arbitraires ou violentes de racisme ou de sexisme".

Plusieurs origines au wokisme

On peut lier le wokisme à plusieurs origines et courants de pensée assez différents les uns des autres.

L'éveil peut tout d'abord renvoyer à la religion bouddhiste. Selon cette religion asiatique, Bouddha a connu l'éveil après avoir médité et acquis l'état de pleine conscience. Cet éveil lui permet de se détacher des besoins terrestres pour élever son niveau de conscience au-delà des besoins primaires. Une philosophie de vie intéressante qui peut être liée à la pyramide des besoins de Maslow dont nous parlons dans cet article.

Wokisme, esclavagisme et lutte contre le racisme

Mais le wokisme est avant tout un courant de pensée venant des États-Unis. Et plus précisément des anti-esclavagistes au 19ème siècle. Ce concept est intimement lié à l'esclavagisme. Il faut être "awake" contre l'esclavage qui est encore légal aux États-Unis à cette époque.

Dès 1923, le philosophe et activiste jamaïcain Marcus Garvey, précurseur du panafricanisme, encourageait ses troupes ainsi "Réveillez-vous l'Ethiopie, Réveillez-vous l'Afrique !".

On retrouve également une origine de ce mot en 1965, dans un célèbre discours de Martin Luther King pendant la lutte pour les droits civiques. Devant l'université d'Oberlin dans l'Ohio, il appelait les étudiants à "rester éveillé" et à "être une génération engagée".

Le wokisme devient réellement ce qu'il est aujourd'hui à partir des années 2000 avec le mouvement Black Lives Matter (la vie des noirs compte) qui dénonce les violences policières suite à la mort violente de Georges Floyd. Cet afro-américain meurt asphyxié par plusieurs policiers à Minneapolis dans le Minnesota. Au delà des violences policières, ce sont toutes les formes de racisme directes ou indirectes qui sont combattues. Ce que l'on appelle aujourd'hui le racisme systémique.

Le mouvement Black Lives Matter à Washington DC

Le mouvement Black Lives Matter devant le Capitole à Washington DC

Esclavage et racialisation du monde

Pour comprendre vraiment le concept de wokisme il faut analyser les circonstances de l'apparition du racisme.

D'après l'historienne française Catherine Coquery-Vidrovitch, les contacts entre les populations européennes et africaines au 17ème et au 18ème siècle sont plutôt pacifiés. À cette période, il n'est pas encore question de race ou d'infériorité raciale.

C'est avec l'arrivée de l'esclavage que va commencer la racialisation du monde. 12 millions d'africains vont être déportés vers les États-Unis et l'Amérique du Sud. Un immense système de traite négrière dont il va bien falloir justifier les raisons. Pourquoi s'autorise-t-on a mettre en esclavage une partie de l'humanité ? La racisme va justifier cela.

C'est à partir de ce moment qu'on va organiser l'ordre social autour de la notion de race et hiérarchiser les races en les définissant et en leur attribuant qualités et défauts contre toute logique scientifique. L'homme noir sera fort et docile, l'homme blanc sera intelligent et dominant.

En clair, l'esclavage n'a pas été mis en place à cause du racisme. Le racisme a été inventé pour justifier l'esclavage de masse.

Persistance du racisme après l'abolition de l'esclavage

Cette construction de la hiérarchie raciale va persister après 1848 et l'abolition de l'esclavage. Et le racisme va continuer avec.

Il va évoluer vers 1870 et la 3ème République, d'un racisme d'asservissement à un racisme condescendant. L'homme blanc qui incarne la civilisation, a le devoir d'aller amener le progrès aux populations noires d'Afrique. C'est l'argument de ce que l'on appelle la seconde colonisation, au nom de la science et de la culture que va apporter l'homme blanc à l'homme noir.

Avec des critères soi-disant scientifiques, on va commencer à classer les races et essayer de faire coïncider traits physiques et aptitudes mentales. En réalité, rien n'est valable scientifiquement, c'est du bricolage au service d'une idéologie raciste.

Fin de la seconde guerre mondiale et universalité

La fin de la seconde guerre mondiale va marquer une vraie rupture. Au lendemain de la libération, un certain nombre d'instances internationales voient le jour et souhaitent tirer des conclusions du drame qui vient de se dérouler et qui a fait 6 millions de morts : la Shoah.

Comme pour l'esclavagisme aux Etats-Unis, l'Allemagne nazie avait proclamé qu'il y avait plusieurs sortes d'êtres humains et que certains étaient supérieurs aux autres.

Pour éviter de revivre ce type de drame à l'avenir, les instances nouvellement créées vont en premier lieu proclamer qu'il n'y a pas plusieurs races et que tous les êtres humains sont égaux dans leurs chartes et textes fondateurs. C'est ce que vont faire notamment l'ONU et l'UNESCO.

En 1950, l'UNESCO va réunir des scientifiques renommés du monde entier qui vont signer un texte dans lequel ils vont proclamer que tous les êtres humains sont égaux et que chacun détient une parcelle de l'humanité. "Les savants s'accordent en général à reconnaitre que l'humanité est une et que tous les hommes appartiennent à la même espèce, l'homo sapiens".

Ces actes fondateurs ont pour but de mettre fin au racisme biologique.
Pour autant le racisme ne disparaît pas réellement. Il mute et devient différencialiste et culturel selon le sociologue français Pierre-André Taguieff. On ne parle plus de l'inégalité des races, les débats s'orientent plutôt contre le mélange culturel. Ce type de racisme plus pernicieux va apparaitre en France dans les années 70 et 80 à droite et notamment à l'extrême droite avec le front national.

Le concept de racisme systémique

C'est au début des années 2000 qu'on va commencer à parler de racisme systémique, de racisme institutionnel. Cette nouvelle notion renvoie à l'idée qu'il n'y a pas seulement des racistes et du racisme traditionnel. Le racisme n'est pas forcément visible et affiché, il peut être caché et plus difficile à repérer. Mais il n'en reste pas moins discriminant.

Il y aurait également des institutions imprégnées par des stéréotypes et préjugés issues de l'esclavage et des discriminations. Cette réalité entraînerait un racisme plus discret constitué de micro-agressions et de micro-discriminations qui s'accumulent. La discrimination à l'embauche en fait notamment partie. Ce type de discrimination n'est pas clairement visible, il en est d'autant plus difficile à combattre. Pourtant, il est bien présent dans notre société, plusieurs tests réalisés en France et ailleurs vont dans ce sens. Et on sait qu'un noir avec les mêmes diplômes qu'un blanc aura plus de difficultés à trouver un emploi de même niveau. Même une personne non raciste pourrait préférer recruter une personne blanche avec un nom francophone, qu'un candidat avec un nom à consonnance arabe par exemple. Les raisons du choix d'un candidat à l'embauche sont tellement nombreuses qu'il est très difficile de prouver clairement la discrimination. De surcroît, il est tout à fait possible que le recruteur ne le fasse pas consciemment. C'est dans ce courant de pensée du racisme systémique que va apparaître l'expression woke.

L'ouverture du wokisme à d'autres luttes

À l'origine utilisé uniquement par les afro-américains pour lutter contre les discriminations raciales, le wokisme s'applique désormais à toutes les formes de discriminations, pas seulement le racisme mais également le sexisme, l'homophobie.

Et ces discriminations peuvent se cumuler. C'est ce qu'explique une féministe américaine notoire, Kimberlé Crenshaw, avec le concept d'intersectionnalité. S'il est difficile d'être noir dans la société américaine, il est encore plus difficile d'être une femme noire car deux discriminations se cumulent. C'est aussi le cas pour un noir homosexuel par exemple, qui cumulerait deux discriminations potentielles, le racisme et l'homophobie.

Depuis quelques années, on estime que le wokisme irait même au delà des discriminations. Les marches pour le climat et la lutte contre le réchauffement climatique seraient liées au wokisme selon certains. Une forme d'éveil qui toucherait donc également l'écologie, la protection de la planète et sa biodiversité.

Marche pour le climat à Paris

Une marche pour le climat à Paris en 2019

La récupération du wokisme par ses détracteurs

Critiques du wokisme

Si le wokisme est plutôt un courant de pensée positif à priori, il est pourtant vivement critiqué actuellement.

C'est d'ailleurs ces critiques qui ont réellement fait émerger le concept de wokisme chez le grand public. La plupart des articles de presse mentionnant le wokisme traitent le sujet sous l'angle des craintes et des dérives que pourraient amener ce courant de pensée. C'est également vrai chez les politiques qui dramatisent le sujet à l'extrême.

Anne Chemin, journaliste au Monde, donne des pistes sur les raisons pour lesquelles le wokisme est critiqué. Étant difficile à cerner, protéiforme, ce concept est récupéré par les adversaires du wokisme pour le dénoncer et le critiquer. À ce titre, on peut rapprocher le wokisme des concepts d'islamo-gauchisme et de politiquement correct. Ces concepts sont tous les trois récupérés et utilisés comme des mots valises par leurs détracteurs. En rhétorique, on appelle cela la technique de l'épouvantail.

Ainsi, le wokisme fait partie de ces nouveaux concepts comme la cancel culture et la déconstruction qui sont davantage utilisés par les détracteurs que par les protagonistes eux-mêmes.

Jean-Michel Blanquer et le wokisme

En 2021, le ministre de l'éducation nationale Jean-Michel Blanquer créé le think tank (groupe de réflexion) le "Laboratoire de la République". L'objectif : lutter contre les pensées de la fragmentation, combattre les attaques symétriques de l'extrême gauche et de l'extrême droite, mais il y a surtout un terme qui devient l'ennemi désigné du ministre : le wokisme.

Selon lui, le wokisme viendrait "saper la démocratie et la république".

En fait, selon ses détracteurs, le wokisme serait contre l'universalisme. En mettant l'accent sur les origines ethniques des personnes, le wokisme irait à l'encontre de la République qui est censée effacer les différences des citoyens au profit de leur citoyenneté. Il serait une forme de communautarisme et risquerait de fissurer la fameuse unité républicaine.

Selon Jean-Michel Blanquer et un certain nombre de politiques de droite et même de gauche, le wokisme est un débat américain qui n'est pas pertinent en France. Les problèmes d'identité aux Etats-Unis seraient liés à leur histoire particulière. Amener ce type de débat en France serait dangereux pour l'unité du pays.

Selon la députée Les Républicains des Bouches-du-Rhône Valérie Boyer, le wokisme serait un concept totalitaire. L'art de la nuance.

Conclusion sur le wokisme

Selon nous, le wokisme fait partie d'un courant de pensée qui souhaite amener la réflexion sur nos sociétés modernes, sur le vivre ensemble et la manière de traiter l'autre.

Bien entendu, au même titre que la cancel culture (que nous traitons dans cet article), le wokisme connaît des dérives. Certaines personnes ont tendance à être extrémistes et à voir tout blanc ou tout noir (sans jeu de mots). Il y a des abus dans toute forme de courant de pensée, et c'est vrai quel que soit le sujet abordé. Mais ces abus ne sont pas une raison suffisante pour éviter tout débat.

Certes, le wokisme est né aux Etats-Unis qui ont une lourde histoire en terme d'esclavage et de discriminations. Mais les bateaux négriers ne passaient-ils pas en France avant de rejoindre le nouveau-Monde ? À ce titre, Nantes était la capitale Française de la traite des noirs, comme l'affirme le maître de conférence Bernard Michon. Au-delà de l'esclavage, la France a un lourd passé colonial et rejeter aussi facilement les responsabilités comme le fait Jean-Michel Blanquer n'est pas à la hauteur de la fonction.

Le wokisme, loin de ne toucher que les Etats-Unis, questionne également l'Europe, son passé colonial et les réminiscence qui peuvent encore exister aujourd'hui dans nos institutions. En refusant le débat, c'est justement ce qui pourrait fissurer l'unité nationale. Au contraire, en assumant notre passé et en acceptant le débat, on peut mettre fin au racisme systémique qui existe, peu importe les cris d'orfraie des personnalités politiques qui ne souhaitent pas aborder ces sujets complexes pour préserver leurs petites carrières politiques.

En cela, le wokisme et tous ces concepts relativement nouveaux sont positifs car ils nous obligent à nous remettre en question. Et c'est la meilleure manière d'avancer finalement.


2 commentaires


  • Moy

    Ben dis donc, yen a la dedans, bravo pour cette culture complète, moi j’aime bien aussi le Wok’n roll !


  • Jean-François Mercier

    Excellent article !


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