C'est quoi la cancel culture ?

C'est quoi la cancel culture ?

Depuis quelques années, on entend de plus en plus parler de la Cancel culture ou culture de l'effacement. Ce concept apparu aux Etats-Unis fait polémique un peu partout dans le monde. Dans cet article, on va essayer de décortiquer ce sujet d'actualité qu'est la Cancel culture.

La Cancel culture, c'est quoi ?

Un concept né Outre-Atlantique

Apparu aux Etats-Unis il y a quelques années, le concept de Cancel culture serait une pratique consistant à dénoncer publiquement un individu, un groupe ou une institution en vue de l'ostraciser à cause de son comportement ou de propos jugés inadmissibles.

Dans les faits, ça revient à dénoncer puis boycotter et censurer une personne ou une œuvre car elle serait offensante pour une partie de la population. La plupart du temps, l'offense est liée au sexisme, au racisme ou à la transphobie.

Précision importante : ce terme est considéré comme péjoratif et est surtout utilisé par les détracteurs de ce concept.

Des bienfaits et des dérives

La Cancel culture a beaucoup fait parler via les réseaux sociaux. On peut rapprocher ce concept des mouvements #MeToo et #BalancetonPorc.

Si le concept semble à priori lutter contre les discriminations et aller dans le bon sens, plusieurs exemples récents montrent qu'il y a également des abus, notamment quand il s'exprime sur les réseaux sociaux.

La Cancel culture, un concept protéiforme

Le cas du cyberharcèlement

Le cas récent le plus emblématique d'une dérive de la Cancel culture est celui de J.K. Rowling, l'auteure d'Harry Potter. En 2020, elle publie un tweet où elle ironisait la manière d'un journal de parler des femmes avec cette formulation "people who menstruate" (les personnes qui ont des cycles menstruels).

Conséquence assez incompréhensible de ce tweet, très rapidement, J.K. Rowling est victime de menaces, de harcèlement en ligne. Une véritable campagne anti-J.K. Rowling qui prend vite une ampleur conséquente. L'auteure est jugée transphobe sans l'ombre d'un procès équitable. Les internautes, cachés derrière l'anonymat sont juges et parties.

Un cas emblématique mais qui n'est pas représentatif de l'ensemble du concept. D'ailleurs, il faut rappeler que contrairement aux mouvements MeToo ou BalanceTonPorc par exemple, aucun protagoniste ne clame son appartenance à la Cancel culture. Ce terme est uniquement utilisé de manière péjorative par les médias et par les détracteurs.

Le cas des statues déboulonnées par la Cancel culture

La Cancel culture fait également beaucoup parler pour une pratique qui se répand dans plusieurs pays du monde : l'enlèvement de certaines statues de personnages historiques.

La statue de Thomas Jefferson à la mairie de New-York

La statue de Thomas Jefferson à la mairie de New-York

À New-York, la statue d'un des Pères fondateurs des Etats-Unis Thomas Jefferson s'apprête à être déboulonnée. En cause : Thomas Jefferson était propriétaire d'esclaves. Depuis plusieurs années, des élus noirs américains demandaient le retrait de cette statue emblématique de la ville de New-York.

Comme le signale le quotidien new-yorkais Daily News, si la statue de Thomas Jefferson doit être enlevée, alors toutes celles de Georges Washington doivent l'être aussi puisque l'ancien président des Etats-Unis possédait 577 esclaves. Pour le moment, celui qui a donné son nom à la capitale du pays est épargné mais ça ne saurait tarder.

En France, les médias indiquent que des cas de Cancel culture commencent à arriver également. À Rouen, la statue de Napoléon située sur la place de l'Hôtel de ville pourrai également être déboulonnée au profit d'une figure féminine comme Gisèle Halimi.

Critiques de la Cancel culture

Juger le passé avec les valeurs d'aujourd'hui

L'un des problèmes de la Cancel culture, c'est de juger des faits historiques ou des personnages historiques avec nos valeurs et mœurs actuelles. C'est dangereux parce que c'est impossible de réfléchir comme un être humain du 18ème siècle par exemple. Alors c'est également impossible de juger l'ensemble de la société de l'époque.

D'un autre côté, il est certain que l'histoire a un poids important dans certains problèmes de nos sociétés actuelles. L'esclavagisme a un rôle dans le traitement discriminant des noirs aux Etats-Unis, l'écrasante surreprésentation des hommes parmi les personnages historiques et le paternalisme qui a régné pendant des siècles ont un rôle dans les discriminations envers les femmes.

Refuser tout jugement ou critique de périodes historiques ou de personnages historique revient à refuser tout débat sur les choix de société qui s'offrent à nous actuellement. Et le refus du débat et de la contradiction, c'est le début du fascisme et de la pensée unique.

Jugé coupable sans procès

Selon ses détracteurs, l'autre grand défaut de la Cancel culture, c'est de juger quelqu'un de manière totalement arbitraire. Si c'est sans conséquence quand on parle d'un personnage historique, c'est beaucoup plus problématique quand il s'agit d'une personne vivante.

L'exemple de J.K. Rowling est frappant à ce titre. Du jour au lendemain, cette auteure qui semble assez loin de l'idée que l'on se fait d'une personne intolérante, est rejetée par toute une communauté sur internet. Si cela peut faire sourire certaines, c'est oublier les milliers de menaces de mort et autres harcèlements que la britannique a dû subir durant de long mois avant que la police y mette un terme et que les haters se calment (ou plus vraisemblablement le temps qu'ils s'en prennent à quelqu'un d'autre).

Si cette critique est logique, elle reste inhérente aux réseaux sociaux de manière globale. L'anonymat (même relatif) que permet internet a tendance à favoriser des comportements haineux et agressifs quel que soit le sujet. On aura donc tort de limiter un mouvement à ses dérives sur les réseaux sociaux.

La Cancel culture, un concept inventé par la droite américaine pour contrer le progressisme

Nous avons vu les dérives du concept de la Cancel culture. À présent, nous allons voir dans quel contexte fut inventé ce terme, car cela en dit long.

D'après l'historienne Laure Murat, ce concept fut inventé il y a plus de 15 ans par la droite, voire l'extrême droite américaine pour lutter contre le progressisme.

En cela, l'historienne compare l'invention de la Cancel culture a l'invention du terme vandalisme par l'abbé Grégoire pour évoquer les vandales du sac de Rome. Il avait inventé ce mot "vandalisme" pour tuer dans l'œuf toute velléité de remettre en cause l'ordre établi.

Le terme Cancel culture a donc été créé de toutes pièces. C'est un néologisme qui n'a de sens que pour ses détracteurs.

Une expression épouvantail pour empêcher le débat

Le terme de Cancel culture a été inventé pour disqualifier toute protestation, tout militantisme. Pour empêcher que les choses et les mentalités évoluent tout simplement.

En mettant l'accent sur les dérives de la culture protestataire, on caricature pour priver de sens l'ensemble des avancées permises justement par ces mouvements.

C'est exactement le même mécanisme utilisé pour discréditer l'écologie et le réchauffement climatique. En caricaturant les écologistes et les activistes, on tente de discréditer le mouvement dans son ensemble. C'est pratique parce que ça permet de détourner l'attention de l'opinion sur des détails plutôt que de débattre sur les vrais sujets, sur les chiffres.

Pourquoi ? Parce que c'est plus simple de critiquer un concept qu'on a créé. Alors que débattre sur le fond montrerait les faiblesses et les réelles volontés des tenants de l'ancien monde.

Le symptôme d'une polarisation des débats

À notre sens, la Cancel culture est le symptôme de beaucoup de choses dans nos sociétés modernes. Parmi lesquelles une polarisation des débats et avec elle une fracture de la société. Les élections de Donald Trump aux Etats-Unis, de Jair Bolsonaro au Brésil et de tous les autres populistes ces dernières années montrent à quel point il est compliqué de débattre sereinement aujourd'hui.

Les sujets sont pollués par la désinformation, chaque camp utilisant ses propres sources d'informations. À la clé, une radicalisation des opinions et une impossibilité de débattre. Chacun a raison et tout le monde a tort.

La culture de la protestation plutôt que la Cancel culture

Pour toutes les raisons mentionnées précédemment, la Cancel culture ne devrait pas être appelée ainsi. Ce terme rend service à ses détracteurs et aux mouvements fascistes qui tentent de supprimer tout débat contradictoire et tout progressisme ou avancées pour les droits civiques.

Un mouvement qui prend de l'ampleur un peu partout dans le monde et l'Europe n'est pas exempte.

Au concept de Cancel culture, on préfèrera largement l'appellation "culture de la protestation", un terme simple et intelligible immédiatement qui décrit beaucoup mieux le phénomène. C'est ainsi que Laure Murat propose d'appeler ce mouvement et nous sommes entièrement d'accord.

Si certaines dérives sont à déplorer (comme dans chaque mouvement, les choses n'étant jamais parfaites), ce mouvement d'ampleur qui tente de faire changer les choses et les mentalités doit être vu positivement. Dans tous les domaines de la société, des choses sont à améliorer et la protestation est positive en ce sens qu'elle vise à s'interroger sur nos propres valeurs et sur notre manière de traiter l'autre.

Quand des forces tentent de faire taire toute critique, toute protestation et tout débat, la seule réponse possible est le soutien inconditionnel à la liberté d'expression. C'est notre seule arme à nous citoyens, pour préserver nos démocraties vacillantes.


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